ÉDITION N°3 Durée de lecture : 4 minutes.
Salut !
Aujourd’hui on va parler du versant « bien vu socialement » de la procrastination : la précrastination. Et tu vas voir pourquoi c’est pire.
Je m’explique.
Mon mari est un procrastinateur assumé. Il repousse parfois, le sait, le dit, réfléchit à la tâche qu’il doit faire, et le jour où l’échéance tombe, ou le moment où il décide de s’y mettre, il sprinte réellement.
Il fait la tâche BIEN, avec attention et détail.
Il peut commencer à monter une vidéo à 20h avec comme deadline 22h, mais y mettre toute son âme. (c’est pour ça qu’à un moment donné mes shorts sortaient tous à 22h aha)
Alors que moi, c’est plutôt l’inverse. J’ai toujours eu tendance à tout faire au début :
| | Je vide la valise au moment même où je rentre de voyage |
| | J’écris mes vidéos tôt pour être certaine d’être à l’heure |
| | Je démarre la semaine par les « tâches difficiles » pour être débarrassée |
| | Et dès l’école, je faisais les dossiers le plus vite possible pour ne plus les avoir sur la conscience |
Et j’en tirais une petite fierté, parce que « faire », c’est très valorisé : on te répète que « fait » vaut mieux que « parfait », alors quand tu expédies tout, tout de suite, personne ne s’inquiète pour toi.
On te trouve efficace.
Moi la première : tout était fait, dans les temps, coché. Personne ne va vérifier comment.
Jusqu’à ce que quelqu’un vérifie mon « comment ».
Quand j’ai commencé à bosser avec mon mari « procrastinateur », un problème est revenu régulièrement : oui je faisais vite, mais je faisais bâclé.
Au début je prenais mal la critique, parce que je n’en avais aucune conscience, parce que rouvrir un dossier que j’avais noté « terminé » dans mon cerveau me coûtait une énergie de dingue, et parce que l’attention aux détails me paraissait être une perte de temps.
Une entrave à ce « faire », justement.
La science a un joli nom pour ce problème : « la précrastination ». L’art de tout faire tout de suite, non pas parce que c’est le bon moment, mais pour t’en débarrasser.
L’inverse de la procrastination, quoi.
Ils l’ont découvert comme ça.
Deux seaux dans un couloir
En 2014, des chercheurs de Penn State ont fait passer un exercice à 257 étudiants, avec deux seaux dans un couloir.
Imagine un couloir vide, avec au sol deux seaux de sable identiques : un juste devant toi, l’autre plus loin, à mi-chemin. On te demande d’en prendre un, un seul, et de le porter jusqu’au bout du couloir.
Il n’y a qu’une réponse maligne, et tout le monde la voit en une seconde : tu avances les mains vides, tu attrapes le seau du fond, tu le portes deux fois moins longtemps.
Mais à chaque fois que cette étude a été refaite, le même biais « un peu stupide » est réapparu : presque tous ont pris le seau le plus proche, pour se coltiner le poids sur toute la longueur.
Et quand on leur a demandé pourquoi, la réponse revenait presque toujours dans les mêmes mots. Ils voulaient s’en débarrasser au plus vite.
S’en débarrasser, alors qu’ils venaient de choisir la version la plus longue et la plus lourde.
Les chercheurs en ont tiré la définition : expédier une tâche au plus vite juste pour la sortir de sa tête, quitte à la faire moins bien ou plus dur.
Alors pourquoi on fait ça ?
L’hypothèse dominante, c’est une histoire de place. Garder une tâche en tête, ça occupe de la place. La lâcher tôt, ça libère de la place.
Donc une tâche pas faite, c’est un onglet ouvert en arrière-plan : tu ne le regardes pas, mais il tourne et il consomme. La boucler, ça ferme l’onglet, et ça fait du bien immédiatement.
Le petit « fait ! », le soulagement dans la seconde. Exactement ce que je cherche pour apaiser ma tête.
Ton cerveau n’optimise pas le résultat, il optimise le soulagement de maintenant.
(D’ailleurs, plus on donne aux participants de choses à retenir pendant l’exercice, plus ils précrastinent.)
Mais alors quel est le problème ? Pourquoi précrastiner, c’est pire ? Et quel est le rapport avec les pigeons ?
Bah quand tu t’autorises à procrastiner, tu sais que tu fuis. Ça se voit, ça culpabilise, et le moment venu, tu peux encore sprinter et faire la chose bien.
Alors que précrastiner, tu ne le vois même pas : ça se déguise en qualité.
Personne ne t’a jamais reproché d’avoir répondu trop vite ou d’avoir tout fait dès le début. On te félicite, tu recommences, et c’est le résultat qui paie l’addition en silence.
Une étude sur des services d’urgences a d’ailleurs montré qu’à terme, les médecins qui enchaînaient les cas rapides à boucler avaient l’impression d’avancer, mais ils apprenaient moins, progressaient moins vite, et une fois la difficulté prise en compte, leurs performances baissaient.
(Et les pigeons font ça aussi, presque 100 % du temps. Pas pour une histoire de charge mentale : chez eux, boucler tout de suite semble récompensant en soi, même si c’est pas plus efficace.)
Et surtout, personnellement, ce que j’ai remarqué, c’est que ma « précrastination » était un des nombreux comportements que j’ai, motivés par la peur.
La peur de perdre du temps.
OR, la peur, ça te fait rarement faire les bons choix.
Et là, ça entretient un cercle parfaitement absurde : je me dépêche pour ne pas perdre de temps, je bâcle, je dois rouvrir, et je perds le temps que je voulais économiser. Le tout en entretenant un mécanisme de peur.
Comment savoir quel profil t’es ?
Environ un adulte sur cinq est procrastinateur chronique, et quand je dis « chronique », c’est que ça impacte négativement sa vie.
Sinon, ça nous arrive à tous. Et la précrastination aussi.
Ni l’un ni l’autre ne sont un problème tant qu’ils restent occasionnels et sans vrais dégâts derrière. Mais il peut arriver un stade où ça devient « chronique » là aussi.
Et là, ça peut être le signe d’un cerveau qui vit sous un trop-plein constant, et qui cherche juste à s’anesthésier plutôt qu’à réellement faire ce qu’il a à faire.
Alors souvent, la répartition est relativement mélangée : t’es pas UN profil défini et gravé dans le marbre.
Mais c’est justement ce mélange qui est intéressant à regarder, et tu peux commencer juste ici :
2 minutes, un curseur sur un spectre, pas une étiquette
L’exo de la semaine 🧠
pour la procrastination comme la précrastination
Cette semaine, une seule mission : attrape-toi en flagrant délit.
Au moment où tu te lances dans un truc (ou que tu le repousses pour la troisième fois), prends 30 secondes pour te regarder faire, et pose-toi cette question :
| « Là, c’est moi qui décide, ou c’est le réflexe ? » |
Est-ce que je fais cette tâche maintenant parce que c’est le bon moment… ou juste pour la sortir de ma tête ?
Est-ce que je la repousse parce que c’est vraiment pas le moment… ou juste parce qu’elle me pèse ?
Pas besoin de changer quoi que ce soit : tu observes, c’est tout. C’est déjà énorme, parce que ces deux réflexes vivent très bien tant que personne ne les regarde.
Et si tu te prends en flagrant délit, tu as un geste tout simple : donne un rendez-vous à la tâche.
Tu l’écris quelque part avec un moment précis. Pas « plus tard », pas « bientôt » : quoi + quand. « Répondre au mail de Sophie, demain 9h30. »
Ça ferme l’onglet dans ta tête sans que tu bâcles (la tâche est dans le papier, plus dans ta mémoire), et une tâche avec un rendez-vous précis a beaucoup plus de chances d’être faite qu’une tâche « à faire un jour ».
C’est un des trucs les plus solides que la psycho ait mesurés.
Et au moment du rendez-vous ? Tu la fais comme mon mari : à fond, bien, une seule chose à la fois.
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Repérer le moment, ça se travaille, et tu viens d’avoir l’outil pour.
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Les contenus qui m’ont aidée 🎬
À lire - Quatre mille semaines, Oliver Burkeman. Sur le fait d’accepter qu’on ne fera pas tout, plutôt que de courir plus vite.
À voir - The Bear. Un cerveau en abattage compulsif de tâches, en cuisine et en apnée. Tu vas soit te détendre, soit te reconnaître.
La phrase à retenir 💬
| La peur fait rarement faire les bons choix. |
Cette semaine, dis-moi...
C’est quoi ta précrastination la plus absurde ? Le truc que tu fais tout de suite, mal, juste pour ne plus l’avoir en tête.
Réponds directement à ce mail, je lis tout.
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À jeudi prochain, Léonie |
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Les études de ce mail, pour les curieux :
Précrastination et effort physique : Rosenbaum, Gong & Potts (2014), Psychological Science
Charge en mémoire de travail et précrastination : Fournier et al. (2019), Attention, Perception & Psychophysics
Précrastination chez le pigeon : Wasserman & Brzykcy (2015), Psychonomic Bulletin & Review
Choix des cas faciles aux urgences : KC, Staats, Kouchaki & Gino (2020), Management Science
Procrastination chronique chez les adultes : Harriott & Ferrari (1996), Psychological Reports
Donner un rendez-vous à une tâche : Milne, Orbell & Sheeran (2002), British Journal of Health Psychology
Délestage cognitif : Risko & Gilbert (2016), Trends in Cognitive Sciences